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Failles,
Traces et Empreintes/ du regard et de l’œuvre, lequel des deux donne à l’autre
sa force, lequel sa fragilité ?
Les mosaïques d’Henry- Noël Aubry sont
autant de petites cosmogonies intimes.
La formation du Monde se fait au prix
d’une action double : d’abord brutale –séparer, rompre, mettre en morceaux puis
laborieuse : lente traversée de cet éparpillement vers la mise en ordre,la découverte d’une forme,
la retrouvaille d’une respiration ;d’une ouverture.
C’est ainsi que, sous tous les horizons,
les mythes d’origine racontent comment le sens vient au monde : par surprise,
par effraction, par l’intérieur d’un certain désordre, longuement et d’un seul
coup.
Avant le commencement, donc, existait l’impassible, l’opaque travail
géologique, gésine interminable de son propre poids de roches – marbre, granit ,lave, ardoise et obsidienne. A ce stade, elles n’ont
encore aucun nom, et leur existence n’est due que à la
pesanteur obtuse et sûre d’un monde refermé sur lui-même. Le Tout-début, c’est
le fracas de la marte line – son nom seul déjà est un rire.
Voici la force insolente, instantanée, qui donne raison aux fouilles et aux
efforts des hommes. Elle met en pièces ; son geste est fruste, son émotion est
de fragments ; elle disperse les blocs en tesselles et fait sonner la pierre
sur le tranchet.
Entre l’œil et la main, elle seule
dispose d’un tel savoir, car aussitôt elle invente un ordre, elle concentre la
force et le regard, elle sème ce léger manque, cette gêne légère qui précipitent l’action créative.
Eparpiller la roche, c’est démultiplier les tranchants ,
et ,dans cette unité défaite, le monde mosaïque est saisi : une forme nouvelle
,lointaine encore et déjà nécessaire , va élaborer ,depuis cette perte initiale
et grâce à elle ,une présence une histoire, une ligne de fuite pour les sens.
Avec la série de FAILLE, ce paradoxe est rendu visible : le fulgurant moment de
la brisure ; puis l’essaim des nuances , des bords ,
des anfractuosités – les voici tous deux patiemment recomposés , offerts à la
vue , lointain écho des coups d’éclats de
Les figures se reprennent, d’œuvre en
œuvre, marquant que rien encore n’est achevé, que quelque chose encore doit
s’ouvrir : ainsi se répétant, dérivant de pièce en pièce, l’objet se
métamorphose : il devient marque, il est comme le contour de son absence.
Dans TRACES et EMPREINTES, le mode de
présence de la mosaïque pénètre encore mieux le regard.
Les légères variations chromatiques de
ces pièces, ou plus simplement, les monochromes, paraissent plus proches de
l’unité. Mais en fait,les
oppositions et les ruptures s’y font encore plus profondes : elles
s’intériorisent , elles deviennent la matière même de cette forme qui les
embrasse. TRACES et EMPREINTES sont comme la conscience à l’instant de l’éveil
: le plein et le vide sont encore interchangeables ; les sens s’interpénètrent
paisiblement ; la pensée passe au galop dans tous les interstices.
Cette évanescence demeure, sous la forme
d’une absence touchée : elle vient se déposer dans la surface scarifiée de ces
œuvres. L’immobilité de ces pièces couvre un perpétuel ressac ; elles se
tiennent là , impérieuses, fragiles , avec leur âme de
roches dilapidées. L’attention qu’elles nous accordent est tout entière lovée
dans leur silence.
Etienne KLEIN.