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Le chaos créatif

 

Casser, rompre, fracturer, fragmenter, diviser, partager…briser, en un mot, détruire pour enfanter et concevoir. Créer et construire ! Si l’art consiste à dompter le néant, les bâtisseurs en sont les maîtres et les mosaïstes les orfèvres. Du Colysée au Parthénon, des temples d’Angkor et du Mexique aux pyramides d’Egypte et aux cathédrales de la vieille Europe, la pierre a guidé l’homme. Arrachée à la montagne, elle organise l’espace, elle défie le temps. L’architecte l’assemble et la dresse pour lui donner corps et volume. Le mosaïste la façonne et joue de ses couleurs pour lui donner force et vie. Dans un fracas ordonné, il transcende le chaos consacrant l’alliance de la matière et de l’esprit.

 

« Faisant un tour dans l’atelier de Ricardo Licata, je suis tombé nez à nez avec un morceau de granit bleu du Brésil ; ce fut le coup de foudre », raconte Henry Noël. Entre son tranchet et sa marteline, les grés de Petra, les laves des Comores, l’obsidienne des rives de la mer Rouge éclatent en mille fragments. De ce tremblement de pierres, petit à petit s’élabore une symphonie de nuances ou de contrastes de couleurs dont chaque tesselle compose la mélodie. Le marbre et l’ardoise se mêlent à la partition. Du désordre arythmique, naît la pureté syncopée.

 

Il est révolu ce temps où le mosaïste n’était que l’obligé du peintre payé par la République comme le relevait un procureur vénitien de l’époque « pour copier servilement et fidèlement des cartons des peintres ». Ce sont eux qui aujourd’hui ont bousculé les lignes et inventé le cubisme. Le mosaïste s’est émancipé. Guidé par la nature, Henry-Noël poursuit sa quête minérale, source de ce chaos créatif et cathartique qui fonde son œuvre. La mémoire et le temps guident son inspiration qui épouse leurs empreintes, ces traces abandonnées après le passage de quelqu’un ou de quelque chose. Elles sont la mémoire humaine, animale ou végétale. Elles s’imposent encore comme un mode de communication entre deux mondes, entre deux civilisations, entre deux époques.

 

« Il me paraît plus important de suggérer que de tout dire. Je laisse toujours de grandes plages de respiration et de silence, peut être parce que je suis claustrophobe, mais c'est aussi un champ libre pour le spectateur et son imagination. J'aime aller aussi a contrario du matériau utilisé, la pierre, pour arriver à une légèreté, une fluidité presque aquatique. J'aime la pierre pour son vécu, sa noblesse, sa sobriété, son intemporalité », résume Henri-Noël. 

 

Bruno Aubry